Quelle aide pour les pays pauvres ?

Quelle aide pour les pays pauvres ?

 

L’intégralité du débat avec Jean Merckaert, membre du CCFD et coordinateur de la plate-forme d’ONG “Dette et Développement”.

Temps de Lecture 14 min.

Grue : Pourquoi l’Afrique intéresse-t-elle soudain le G8 après avoir été le continent oublié pendant une vingtaine d’années ?

Jean Merckaert : Pour Tony Blair, l’intérêt est clairement politique : il s’est compromis avec une bonne partie de son électorat en s’investissant militairement en Irak, et cherche à se rattraper en investissant politiquement sur la question de l’Afrique. D’autre part, cela rejoint les préoccupations d’autres pays du G8 : la France a un lien privilégié avec l’Afrique, et les Etats-Unis commencent à voir dans l’Afrique un enjeu important, tant au niveau géopolitique qu’économique, notamment pour leur approvisionnement pétrolier.

Alfred : Effacer la dette de dix-huit pays pauvres à hauteur de 33 milliards d’euros, est-ce suffisant ?

Jean Merckaert : Ce n’est certainement pas suffisant, mais c’est un premier pas. Ce que nous demandons, c’est d’une part d’annuler la dette de davantage de pays, puisque aujourd’hui, ces 40 milliards de dollars ne représentent qu’une petite fraction des 2 500 milliards de dollars de dette des pays du Sud. Et d’autre part, des mesures uniquement sur la dette sont insuffisantes si on n’y joint pas l’abandon des politique néolibérales qui les accompagnent, notamment la privatisation et  la libéralisation des économies. Il faut aussi d’autres mesures d’augmentation de l’aide au développement et une interdiction de l’évasion fiscale et des paradis fiscaux.

Christbdx_1 : A titre de comparaison, notre déficit de la “Sécu” est de 11,8 milliards d’euros et celui de l’Unedic est de 13 milliards. Ces comparaisons font réfléchir et montrent que les trompettes médiatiques masquent des efforts faibles.

Jean Merckaert : C’est certain. On est dans un monde qui n’a jamais produit autant de richesses, environ 40 000 milliards de dollars par an. Or ce dont on a besoin pour réduire de moitié la faim et la pauvreté dans le monde, c’est 50 milliards de dollars par an ou plus, et on s’aperçoit que même ce montant dérisoire, les pays riches n’arrivent pas à le mettre sur la table.

Fanny : Pourquoi n’arrive-t-on pas, nous pays riches, à consacrer 0,75 % de notre PIB au développement de l’Afrique ?

Jean Merckaert : Le chiffre de 0,7 % du PIB pour l’aide publique au développement, c’est un engagement des pays riches qui date de 1970. Depuis, cette promesse n’a été respectée que par cinq pays nordiques. Pourquoi cette promesse n’est-elle pas respectée ? Parce que les gouvernements des pays riches ne sont pas des philanthropes. Ils donnent des aides au développement dans la mesure où ils en attendent un retour. Seconde raison : les gouvernements des pays riches ne perçoivent pas toujours l’importance que leurs citoyens accordent à ces questions.

“POUR LA SUPPRESSION DES SUBVENTIONS À L’EXPORTATION”

Tiersmonde : Faut-il supprimer les subventions agricoles pour aider l’Afrique ?

Jean Merckaert : Nous, nous sommes pour la suppression des subventions à l’exportation. C’est-à-dire les subventions qui alimentent des pratiques de dumping de la part de l’Europe ou des Etats-Unis sur les marchés africains. Par exemple, le poulet européen est exporté à des prix ultra-subventionnés sur les marchés d’Afrique de l’Ouest, et résultat, au Cameroun, les producteurs avicoles ne peuvent pas résister, et on s’aperçoit qu’entre 2000 et 2003 dans ce pays, 70 % des producteurs avicoles ont dû fermer leurs portes. Donc, oui à la suppression des subventions à l’exportation, mais non au démantèlement total du commerce agricole. Nous souhaitons une régulation du commerce qui protège les plus pauvres, mais qui ne soit pas laissée complètement aux mains du marché.

Olaf : Que pensez-vous du Nepad ?

Jean Merckaert : Le Nepad (Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique) est une initiative des Etats africains, qui cherchent à montrer que leur continent vaut la peine au niveau économique. Finalement, l’intuition n° 1 du Nepad est de dire : le développement ne viendra pas uniquement de l’aide au développement, il doit être nourri par la croissance économique et par les échanges. Notre appréciation, c’est que le point positif est que c’est une initiative des Africains, qui disent : c’est nous qui avons notre destin entre nos mains. Maintenant, la faiblesse que nous voyons à ce Nepad, c’est qu’il est très empreint de l’idéologie dominante, c’est-à-dire qu’il fonde beaucoup d’espoirs de développement sur une libéralisation complète des échanges, et sur l’investissement des entreprises multinationales, alors que ces facteurs-là ont clairement démontré leurs limites dans les trente dernières années.

Christbdx_1 : Avez-vous des exemples de leurs initiatives concrètes ?

Jean Merckaert : Une initiative concrète intéressante est ce que le Nepad appelle le mécanisme de “revue par les pairs”, par lequel une série de gouvernements se soumettent à la critique de l’ensemble des autres pays africains. Par exemple, cette année, deux ou trois pays africains sont passés devant leurs pairs, qui n’ont pas hésité à leur dire : sur la transparence de la gestion publique, ou sur la rigueur budgétaire, sur le respect des droits de l’homme, il faut que tu fasses un effort. Ce mécanisme nous semble intéressant, même si, encore une fois, il risque de fonctionner comme un mécanisme d’auto-absolution, puisqu’on imagine mal des régimes corrompus et dictatoriaux condamner les pratiques de leurs confrères…

Sahmaz : Je suis, comme beaucoup, très favorable à la suppression de la dette des pays du tiers-monde qui l’ont déjà remboursée plusieurs fois (un comble !). Mais la question suivante, soulevée par certains “experts”, me semble cruciale : comment s’assurer que ce soit bien les populations qui bénéficient directement ou indirectement de l’allégement du budget national alors qu’une bonne part des Etats sont gouvernés par des dictateurs ou plongés dans des conflits dévastateurs ?

Jean Merckaert : C’est une vraie question. Nous souhaitons la mise en place de mécanismes de suivi de l’aide dans tous ces Etats où il n’y a pas de garanties démocratiques ou de transparence de la gestion publique. Cette transparence et ces garanties démocratiques doivent notamment s’exprimer à travers un rôle important du Parlement dans le contrôle budgétaire, et puis des organisations de la société civile, des associations de base, des syndicats, qui, eux, ont un contact étroit avec le terrain et une réelle expertise, pour que les fonds dégagés servent aux besoins réels des populations. En revanche, dans les pays où ces garanties existent, nous sommes en faveur d’une suppression de l’ingérence extérieure, puisque bien souvent, la démocratie dans les pays concernés s’en trouve affaiblie lorsque les gouvernements doivent répondre aux impératifs des donateurs avant de pouvoir répondre aux aspirations de leur peuple.

TAXATION INTERNATIONALE

Tiersmonde : Etes-vous convaincu par l’idée des taxations internationales ?

Jean Merckaert : Oui, l’idée de taxation internationale est extrêmement intéressante car elle change de paradigme par rapport à l’aide au développement traditionnelle. Car l’aide au développement est tributaire du bon vouloir des pays donateurs, et cinquante ans de politique d’aide montrent que cette aide a souvent été utilisée au profit des pays donateurs. Or ce que demandent les populations du Sud, ce n’est pas l’aumône, c’est le respect de leurs droits fondamentaux, de leur dignité. Et un mécanisme de taxe, qui est le prélude à une fiscalité internationale, permettrait de pérenniser la redistribution à l’échelle mondiale pour la garantie des droits fondamentaux, et délierait donc l’octroi de cette aide de l’agenda ou des aléas des pays donateurs. C’est pourquoi nous prônons la mise en place d’une fiscalité internationale qui porte d’abord sur les principaux bénéficiaires de la mondialisation, c’est-à-dire l’industrie bancaire, les multinationales (nous demandons une taxe sur leur bénéfice) et une taxe sur tout ce qui est dommages environnementaux. C’est pourquoi nous sommes favorables à une taxe sur les émissions de carbone, ou le transport maritime ou aérien.

Christbdx_1 : Etes-vous pour une taxe sur les billets d’avion ?

Jean Merckaert : Oui, dans la mesure où cela crée un précédent vers une fiscalité internationale. Le risque, c’est qu’au niveau européen, ne se mette en place qu’une contribution volontaire sur les billets d’avion. Par exemple, un Irlandais aurait le choix de cocher une case ou non pour payer cette taxe. Donc, finalement, le risque est que ce ne soit plus un impôt, mais une incitation à la générosité privée. D’autre part, il ne faut pas que ces annonces sur les billets d’avion servent, notamment pour la France, de manœuvre de distraction par rapport à l’engagement de doubler l’aide publique au développement, car les montants ne sont pas les mêmes.

Abrauman : L’effacement de la dette ne peut-il pas avoir un effet pervers en mettant sur le même plan les pays ayant fait un réel effort de gestion budgétaire et les autres plus laxistes ?

Jean Merckaert : L’annulation de dette, aujourd’hui, est déjà conditionnée à la mise en place de politiques de bonne gestion des affaires publiques. En effet, nous ne voulons pas que les pays qui ont bien payé leur dette pâtissent de ces mesures d’annulation. Et c’est pourquoi nous demandons que ces mesures d’annulation soient additionnelles, qu’elles viennent en plus de l’aide au développement. En fait, le point de départ, pour nous, doit être, par pays, les besoins financiers pour satisfaire le respect des droits fondamentaux. Ces besoins pourront être financés, selon les pays, par des remises de dette et/ou par une augmentation de l’aide au développement.

Sahmaz : Mais ces idées de taxation internationale, d’abandon de droit de regard, etc., ne sont-elles pas des vœux pieux au vu de l’évolution de la politique internationale : l’intérêt des Etats-Unis est avant tout lié aux besoins énergétiques, les Européens sont incapables de se mettre d’accord sur leur propre budget, et tous les pays riches ou émergents sont gagnés à la cause du marché dérégulé ? Une évolution qui n’est pas seulement due à une volonté politique, mais aussi à des mouvements de repli sur soi dans les populations riches (les politiques prônant le néolibéralisme étant élus démocratiquement).

Jean Merckaert : Je dirais que tout est une question de volonté politique. Cette volonté politique, c’est à nous, citoyens, d’obliger à ce qu’elle exprime nos aspirations. Aujourd’hui, nous accordons beaucoup d’importance à la question de la “gouvernance mondiale”, c’est-à-dire que les institutions internationales qui comptent, qui prennent des décisions (la Banque mondiale, le FMI, le G8), sont aujourd’hui aux mains des pays riches. Pour nous, tant que les pays et les populations des pays du Sud ne seront pas correctement représentés dans ces institutions qui orientent l’économie mondiale, nous resterons dans un monde guidé par les intérêts de quelques-uns.

Mont : Le Bresil investit énormément en Afrique. Est-ce une chance pour le Sud de pouvoir s’en sortir sans le Nord ?

Jean Merckaert : Oui, mais le Brésil n’est pas non plus philanthrope. Je pense que beaucoup de pays africains préféreraient aujourd’hui ne jamais avoir été aidés par le Nord. La coopération Sud-Sud et l’accroissement des échanges entre les pays du Sud sont sans doute une voie d’avenir, mais in fine, ce qui compte, c’est que dans chaque pays les citoyens puissent décider des politiques publiques qui sont menées en leur nom.

Damien : Quelles mesures peuvent être prises pour favoriser l’investissement étranger en Afrique (hormis l’exploitation des ressources naturelles) ?

Jean Merckaert : Primo, l’investissement étranger n’est pas l’alpha et l’oméga du développement. On observe en Afrique comme ailleurs que les gros groupes étrangers tirent énormément de profits de leurs investissements au Sud, mais les populations, les plus pauvres notamment, en bénéficient très peu. Cela parce que les entreprises multinationales, souvent, font un chantage conduisant au moins-disant social, environnemental et fiscal, et in fine, tant les populations que les gouvernements du Sud ont un contrôle très limité sur les activités de ces firmes. Que faire ? Nous, nous souhaitons d’une part imposer plus de transparence aux entreprises multinationales, notamment concernant l’exploitation pétrolière. C’est là l’objectif de l’initiative “Publiez ce que vous payez”. D’autre part, nous souhaitons la mise en place de mécanismes contraignants sur les entreprises pour garantir qu’elles respectent certaines normes sociales et environnementales. Enfin, nous souhaitons une meilleure coordination fiscale au niveau international et l’interdiction des paradis fiscaux, qui apportent une petite concurrence déloyale aux pays du Sud comme du Nord.

“EFFETS PERVERS”

Demosvoice : De façon générale, quelles sont pour vous les limites et les faiblesses de l’aide au développement ?

Jean Merckaert : Marcel Mauss disait que pour tout don, il y a un contre-don. Et c’est là la limite de l’aide au développement. C’est-à-dire que l’aide appelle toujours, pour les pays donateurs, un contre-don et c’est pour cela que les quarante ou cinquante dernières années, l’aide au développement a souvent été au service soit des intérêts économiques des pays donateurs (c’est encore le cas aujourd’hui notamment de l’Italie et des Etats-Unis), soit un outil de rayonnement culturel, notamment de la culture francophone pour la France, soit d’influence géopolitique (les soutiens aux Nations unies pour la France), soit encore un intérêt d’image de pays généreux sur la scène internationale (c’est le cas des pays nordiques). C’est la première grosse limite. La deuxième limite importante, c’est que l’aide, pour les pays aidés, crée une dépendance. Et cette dépendance a eu des effets pervers dans beaucoup de pays africains. Elle a peut-être ralenti notamment le processus de démocratisation de régimes dictatoriaux maintenus en place grâce à l’aide extérieure.

Polo : Ma question aura l’air d’une provocation mais je pense qu’elle doit être posée aujourd’hui : et si on arrêtait l’aide ?

Jean Merckaert : C’est une bonne question. Nous, notre devise, c’est : d’abord, ne pas nuire. Nous pensons que partout où l’aide au développement a des effets pires que le mal, notamment quand elle est liée au soutien à des régimes dictatoriaux ou corrompus, ou encore quand elle est conditionnée à la libéralisation totale des économies, il vaudrait mieux suspendre l’aide. Si l’on prend l’exemple du Congo-Brazzaville ou du Togo, continuer à aider le gouvernement sans aucune condition relève presque d’un soutien criminel. Maintenant, à l’inverse, il y a des cas où l’aide a eu des effets extraordinaires sur le développement des populations. Par exemple, en Ouganda ou au Mali, l’aide et les annulations de dettes ont permis la gratuité de l’éducation primaire et la mise en place de programmes massifs de lutte contre le sida. Autres exemples : l’aide a beaucoup contribué au processus de réconciliation post-conflit au Mozambique ou au Guatemala.

Jacklittle : J’ai vécu et travaillé longtemps en Afrique francophone et j’ai constaté malheureusement que l’aide au développement était détournée par mille moyens dans des “poches indélicates”.. Qu’en dites-vous ?

Jean Merckaert : Je confirme. C’est pourquoi nous appelons à une gestion démocratique de l’aide. Et pour nous, la démocratie doit venir d’abord des pays concernés. Il est difficile d’imaginer que la démocratie et la bonne gestion soient imposées ou amenées uniquement par des intervenants extérieurs. La gestion publique ne deviendra transparente et démocratique que si la société civile des pays concernés se mobilise et joue réellement un rôle de contre-pouvoir par rapport aux pratiques gouvernementales. Deuxième élément : cet argent de la grande corruption, souvent, ne reste pas en Afrique, il part sur des comptes en banque en Europe ou dans des paradis fiscaux. Et c’est pourquoi nous réclamons le rapatriement de ces fonds mal acquis et la fermeture des paradis fiscaux.

Christbdx_1 : Vaste programme. Tellement vaste qu’il est décourageant. Une montagne… Par où commencer alors ?

Jean Merckaert : On commence, en tant que citoyens français, par comprendre et agir à notre échelle. En interpellant notamment nos élus, car il faut savoir qu’en France, la politique d’aide au développement est totalement opaque et antidémocratique. Les parlementaires n’ont rien à dire, pratiquement, sur la politique française en Afrique. C’est le domaine réservé de l’Elysée. Et nous pensons que les citoyens français ont un rôle-clé pour obliger leurs élus à regarder de plus près ce qui est fait en notre nom en Afrique. La France consacre aujourd’hui environ 7 milliards d’euros par an au développement en général. Et les populations africaines n’en voient qu’une petite portion. Ces 7 milliards d’aide, il faut bien voir qu’en fait ce n’est qu’un agrégat statistique. Pour la France, 40 % représentent des annulations de dette, environ 10 % représentent le coût des étudiants étrangers en France, 7 à 8 % représentent le coût des réfugiés en France (les dépenses de l’Ofpra, notamment), sans même comptabiliser le coût de Radio France Internationale, TV5, des Alliances françaises, des centres de recherche comme le Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) ou l’IRD (Institut de recherche pour le développement). Donc, in fine, la proportion de l’aide française qui sert réellement à la lutte contre l’extrême pauvreté et les inégalités est réduite à la portion congrue.

Sahmaz : Et les ONG ? Ne devraient-elles pas travailler à changer l’image qu’elles véhiculent souvent sur l’Afrique (images d’enfants affamés, etc.), qui contribue à une infantilisation du Sud dans l’esprit des gens du Nord ?

Jean Merckaert : C’est tout à fait pertinent. Toutes les ONG ne véhiculent pas la même image. Par exemple, nous, au CCFD, nous n’avons aucun employé permanent en Afrique. Nous soutenons uniquement des acteurs africains, des initiatives locales, et l’Afrique que nous souhaitons mettre en valeur, c’est une Afrique d’hommes et de femmes qui se battent pour la dignité, la paix et la liberté de leur peuple.

Chat modéré par Constance Baudry et Fanny Le Gloanic

Le Monde

Comments

  • Mr WordPress | Jun 18,2010

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